Page 1596 - dictionnaire westphal
P. 1596
enfants, elles viventet agissent en dehors de notre volonté. Bien plus, des
enfantspeuvent cesser d'exister, mais jamais des actions: elles ont une
vieindestructible soit en dedans, soit 1 en dehors de la conscience quenous en
avons...Nos vices deviennent pour nous une tradition morale,comme la vie de
l'humanité en général forme la tradition de la racehumaine.» Voilà des paroles graves,
décrivant un phénomène bienobservé, et qui expliquent le péché originel avec
sesconséquences, bien plus justement que les démonstrations de ladogmatique
augustinienne. Elles donnent raison à la façon dont notrerécit biblique de la chute
marque le progrès du mal d'Adam à Caïn etde Caïn à Lémec. (comp. Ge 3:17 3:24
4:24) L'enfant prodigue (Lu 15) avait cru, en se libérant de sonpère, hâter sa propre
fortune: chaque pas qui l'éloigné du toitpaternel l'enfonce dans la ruine. Telle fut, dès
le Paradis même,l'expérience de l'humanité. D'abord le trouble, puis la fuite, puis,le
malheur se précipitant, voici le premier meurtre; enfin la guerredéchaînée par l'hymne
sanguinaire de Lémec. Lémec, père de Noé,descend de Caïn par une généalogie que
l'historien primitif nousdonne (Ge 4:17 et suivant), généalogie qui, de ce fait, a unetout
autre valeur historique que la généalogie séthite élaborée bienplus tard par les scribes
du temple (Ge 5). Caïn est donc bien,d'après la source biblique la plus ancienne, le
père des hommes de lachute. Ceci nous explique que le récit attribue à sa
descendance lespatrons de ceux qui vivent dans les campagnes, de ceux qui
ontinventé l'industrie et inauguré les arts. Toute la civilisation estlà en germe avec
l'âge de bronze et l'âge de fer; la civilisation,avec ses efforts gigantesques, ses forces en
travail, sesdécouvertes, ses richesses, ses lumières acquises à la sueur dufront; la
civilisation avec, aussi, la malédiction qui lui vient dela première massue levée par un
homme sur un autre homme. «La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu'àmoi»
(Ge 4:10). Cette parole de Dieu, qui vient du fond desâges, reste actuelle à travers tous
les âges. C'est elle quiempoisonne toutes les joies de l'humanité orpheline et qui mêle
àtoute victoire humaine un principe de défaite. La terre ensanglantée crie contre
l'homme, et l'homme tressaille;depuis la fuite éperdue de Caïn, il n'a trouvé la paix à
aucuneétape. Il peut s'étourdir, il ne peut se reposer. Il peut s'égayer,il ne peut se
réjouir. Il a peur de Dieu, peur de ses semblables,peur de sa propre destinée, et quand
il invoque la fatalité commeexcuse, son remords l'avertit que la fatalité n'est pas la
seulecoupable et qu'il va, responsable, au-devant de mystérieusessanctions. La terre
crie contre l'homme, et l'homme s'exténue dans une lutteinégale avec la nature qui ne
lui livre pas ses secrets. Avec uncourage magnifique il les lui arrache de force, mais la
nature sevenge en lui faisant payer de son sang chacune de ses découvertes. Etles
victimes s'échelonnent sur la route du progrès: victimes de lascience, victimes de
l'ignorance, victimes de la superstition. Lascience qui transforme l'apparence des
hommes les camoufle, mais neles change pas. Elle peut même, par le fait qu'elle
multiplie leurpuissance, multiplier leur misère, intensifier leur martyre. L'Indienqui
trempe dans le curare la pointe de sa flèche est moins malfaisantque le chimiste qui

